Rencontrer l’Etranger, cet événement fondamental

Par Ryszard Kapuscinski.
Ce texte est tiré du discours prononcé par l’auteur le 17 juin 2005 lors de son investiture de docteur honoris causa à l’université Ramón-Llull de Barcelone, Espagne.

Lorsque je médite sur mes voyages à travers le monde – voyages qui ont duré de très nombreuses années –, j’ai parfois l’impression que les frontières et les fronts, les dangers et les peines propres à ces errances ont suscité en moi moins d’inquiétude que l’énigme, sans cesse présente, de savoir comment se déroulerait chaque nouvelle rencontre avec les Autres, avec ces étranges personnes que j’allais trouver le long de ma route. J’ai toujours su que de la manière dont se passeraient ces rencontres dépendrait en grande partie, et même totalement, la suite. Chacun de ces voyages a donc représenté pour moi une série d’interrogations : comment commencerait-il ? Comment se déroulerait-il ? Comment s’achèverait-il ?

Questions tellement anciennes, remontant à des temps si reculés, qu’on pourrait les qualifier d’éternelles. La rencontre avec l’Autre, avec des êtres humains différents, constitue depuis toujours l’expérience fondamentale et universelle de notre espèce. Les archéologues nous disent que les groupes humains les plus primitifs ne comptaient guère plus d’une trentaine ou, au maximum, d’une cinquantaine d’individus. Si ces familles-tribus avaient été plus importantes, il eût été difficile pour elles de se déplacer. Si elles avaient été moins nombreuses, elles n’auraient pas pu se défendre ni livrer bataille pour survivre.

Et voici que notre petite famille-tribu, à la recherche de nourriture, tombe nez à nez avec une autre famille-tribu. Moment crucial pour l’histoire du monde ! Fabuleuse découverte ! S’apercevoir que le monde est habité par d’autres êtres humains ! Jusqu’à ce moment-là, un membre de notre petite communauté familiale et tribale pouvait vivre dans la conviction que, connaissant ses trente, quarante ou cinquante frères et sœurs, il connaissait tous les habitants de la Terre… Et tout d’un coup, il découvre que pas du tout, que le monde héberge d’autres êtres semblables à lui !

Que faire devant une telle révélation ? Comment réagir ? Quelle décision prendre ? Se jeter avec férocité sur les étrangers ? Les croiser en les ignorant et passer son chemin ? Chercher à les connaître et tenter de trouver un terrain d’entente avec eux ?

Cette nécessité de choisir entre ces options s’est imposée à nos ancêtres, il y a des milliers d’années. Aujourd’hui, elle s’impose à nous. Avec la même intensité. Ce choix est devenu essentiel et déterminant. Quelle attitude adopter devant l’Autre ? Comment le considérer ?

Cela peut tourner au duel, au conflit, à la guerre. Des témoignages d’affrontements de cette nature emplissent toutes les archives possibles et imaginables. Et les innombrables champs de bataille et les ruines disséminées de part et d’autre du monde le confirment. Cela montre l’échec de l’homme ; qui n’a pas su ou n’a pas voulu trouver une manière de s’entendre avec l’Autre. Les littératures de tous les pays, à toutes les époques, se sont inspirées de cette tragédie et de cette faiblesse humaine. Elles en ont fait un de leurs thèmes privilégiés, modulable à l’infini.

Il peut aussi arriver que notre famille-tribu, dont nous suivons les pas, au lieu d’attaquer et de combattre, décide de s’isoler des Autres, de s’enfermer, de se barricader. Une telle attitude, avec le temps, donne comme résultat des constructions qui obéissent à une volonté de retranchement, comme les tours géantes et les portes de Babylone, les limes romains, la Grande muraille de Chine ou les colossales fortifications des Incas.

Par chance, il existe des preuves, disséminées à travers la planète, que la rencontre de groupes humains a connu un troisième type de dénouement. Les témoignages de coopération abondent. Des vestiges de marchés, de ports maritimes et fluviaux, de lieux où s’élevaient des agoras et des sanctuaires, où l’on peut voir aujourd’hui encore les restes de sièges d’universités ou d’académies antiques. Ainsi que des traces d’anciennes routes commerciales, comme celles de la soie, de l’ambre, ou la saharienne du sel et de l’or.

Ces espaces étaient des lieux de rencontre ; les gens y entraient en contact et communiquaient, échangeaient des idées et des marchandises, scellaient des actes d’achat et de vente, concluaient des affaires, établissaient des unions et des alliances, se fixaient d’identiques objectifs fondés sur des valeurs communes. L’Autre cessait alors d’être synonyme d’inconnu hostile et d’adversaire, de danger mortel et d’incarnation du Mal. Chaque individu possédait en soi une part, aussi minuscule fût-elle, de cet Autre, ou du moins le croyait-il, et cela le réconciliait avec tous les hommes de la Terre.

De sorte que l’être humain a toujours eu trois réactions différentes face à l’Autre : il pouvait choisir la guerre, s’isoler derrière une muraille ou engager un dialogue. Tout au long de l’histoire, l’homme a hésité devant ces trois options et, selon sa culture et l’époque à laquelle il vivait, il a choisi l’une des trois. Nous constatons qu’il est toujours assez velléitaire dans ses décisions ; il ne se sent pas toujours sûr de lui, et ne pose pas toujours le pied sur un terrain ferme.

Quand la rencontre avec l’Autre se solde par l’affrontement, cela aboutit généralement à la tragédie et à la guerre. Or la guerre ne produit que des perdants. Parce que l’incapacité à s’entendre avec les Autres, de se mettre dans leur peau, révèle la faillite de l’être humain et pose la question de l’intelligence de l’homme.

Le désir de certains de dresser des murailles gigantesques et de creuser de profonds fossés pour s’isoler des Autres a été baptisé, à notre époque, du nom d’apartheid. Cette notion a été attribuée au détestable régime blanc, aujourd’hui révolu, d’Afrique du Sud. Mais en vérité, l’apartheid se pratique depuis des temps immémoriaux. En simplifiant beaucoup, il s’agit d’une doctrine que ses partisans décrivent ainsi : « Tout le monde peut vivre comme il l’entend, à condition que ce soit loin de moi s’il n’appartient pas à ma race, à ma religion et à ma culture. » S’il ne s’agissait que de cela ! La réalité est que nous sommes face à une doctrine d’inégalité du genre humain.

Les mythes et les légendes de nombreux peuples traduisent la conviction que seuls « nous autres » – les membres de notre clan, de notre communauté – sommes des êtres humains ; tous les Autres sont des sous-hommes. La doctrine de la Chine ancienne illustre au mieux cette attitude : le non-Chinois était considéré comme un « excrément du Diable » ou, dans le meilleur des cas, comme un pauvre misérable qui n’avait pas eu la chance de naître en Chine. En conséquence, cet Autre était représenté en chien, en rat ou en reptile. L’apartheid a toujours été une doctrine de haine, de mépris et de répugnance à l’égard de l’Autre, l’étrange étranger.

L’image de l’Autre était fort différente à l’époque des croyances anthropomorphiques, quand les dieux pouvaient revêtir l’aspect humain et se comporter comme des personnes. En ces temps-là, on ne savait jamais si le voyageur ou le pèlerin venant à notre rencontre était dieu ou homme. Cette indétermination, cette étonnante ambivalence constitue l’une des sources de la culture de l’hospitalité, qui exige un traitement magnanime du visiteur ; un visiteur dont la nature n’est pas identifiable.

Un « poète maudit » polonais du XIXe siècle, Cyprian Norwid, a écrit sur ce thème. Dans l’introduction de son Odyssée, il réfléchit sur les sources de cette hospitalité qui protège Ulysse lors de son retour à Ithaque. « En ces lieux, derrière tout mendiant ou tout vagabond étranger écrit Norwid, on soupçonnait un être divin. Il n’était pas concevable, avant de l’accueillir, de demander au visiteur qui il était ; c’était seulement après avoir supposé son origine divine que l’on s’abaissait aux questions terrestres, et cela avait pour nom l’hospitalité ; et pour cette même raison, elle faisait partie des pratiques et des vertus les plus pieuses. Les Grecs d’Homère ne connaissaient guère le “dernier des hommes” ! L’homme était toujours le premier, c’est-à-dire divin. »

La culture comprise par les Grecs, dans le sens où l’entend Norwid, met en lumière de nouvelles significations des choses, des significations aimables et bienveillantes. Les portes et les portails servent à éloigner l’Autre, mais peuvent aussi s’ouvrir devant lui, l’inviter à les franchir. La chaussée n’a aucune raison d’être cette route où l’on doit attendre l’arrivée de troupes ennemies, elle peut être ce chemin par lequel, caché sous des vêtements de pèlerin, s’approche de notre demeure l’un de nos dieux.

Grâce à des interprétations comme celle-ci, nous commençons à entrevoir un monde non seulement plus riche, mais aussi plus accueillant, avec de meilleures dispositions envers nos semblables, un monde dans lequel nous ressentons le besoin de sortir à la rencontre de l’Autre.

Emmanuel Levinas nomme « événement » la rencontre avec l’Autre ; il la qualifie même d’« événement fondamental ». Il s’agit, selon lui, de l’expérience la plus importante, celle qui ouvre les plus grands horizons. Levinas fait partie de la famille des philosophes dialoguistes – comme Martin Buber, Ferdinand Ebner et Gabriel Marcel – qui ont développé l’idée de l’Autre, en tant qu’entité unique et inimitable, à partir de positions opposées à deux phénomènes caractéristiques du XXe siècle : la société de masse, qui annule la singularité de l’individu ; et les idéologies destructrices et totalitaires.

Ces philosophes tentent de sauver ce qu’ils considèrent comme la valeur suprême : l’individu. Ils cherchent à préserver de la massification et des totalitarismes, destructeurs de toute identité individuelle, moi, toi, l’Autre, les Autres (ils ont, dans ce but, diffusé cette notion de l’Autre, avec un A majuscule : pour souligner la différence entre les individus, et la différence de leurs caractéristiques individualisatrices, uniques et incessibles).

Ce courant de pensée a eu une considérable importance ; il élevait et sauvait l’être humain, élevait et sauvait l’Autre, face auquel – comme l’exprime Levinas – je dois me mettre sur un pied d’égalité et maintenir un dialogue ; mais j’ai aussi le devoir d’« être responsable de lui ».

Quant à l’attitude envers l’Autre – envers les Autres –, ces dialoguistes réfutent la guerre, qu’ils considèrent comme une voie menant à une seule fin : la destruction. Ils critiquent également l’indifférence et le retranchement derrière une muraille. Ils préconisent la nécessité – le devoir éthique – de positions ouvertes, de rapprochements et de bonnes dispositions.

Au sein de ce même courant de réflexion surgit la grande figure de l’anthropologue Bronislav Malinowski (1884-1942), très proche des positions prônées par les dialoguistes.

Le défi de Malinowski : comment se rapprocher de l’Autre quand il ne s’agit pas d’un être hypothétique ni théorique, mais d’un être de chair et d’os qui appartient à une autre ethnie, qui parle une autre langue, qui possède une foi et un système de valeurs différents, qui a ses propres coutumes et traditions, et sa propre culture ?

En général, la notion de l’Autre a été définie d’après le point de vue du Blanc, de l’Européen. Mais lorsque, aujourd’hui, je me promène dans un village éthiopien au milieu des montagnes, derrière moi court un groupe d’enfants hilares ; ils me montrent du doigt et crient : « Ferenchi ! Ferenchi ! » Ce qui signifie, justement, « autre », « étranger ». C’est un petit exemple de l’actuelle déhiérarchisation du monde et de ses cultures. Il est certain que l’Autre m’apparaît, à moi, différent ; mais il en est de même pour lui. Pour lui, je suis l’Autre.

Dans ce sens, nous sommes tous logés à la même enseigne. Tous les habitants de notre planète sont des Autres face aux Autres : moi face à eux, eux face à moi.

A l’époque de Malinowski (comme durant les siècles précédents), le Blanc, l’Européen, ne quittait son continent qu’avec un seul et unique objectif : la conquête. Il sortait de chez lui pour se rendre maître d’autres territoires, obtenir des esclaves, faire du commerce ou évangéliser. Ses expéditions se transformaient souvent en bains de sang, comme dans le cas de la conquête des deux Amériques après Christophe Colomb, suivie par celle des colons blancs venus du Vieux Continent, puis la conquête de l’Afrique, de l’Australie, etc.

Malinowski voyage dans les îles du Pacifique dans un dessein complètement différent : connaître l’Autre ; lui et ses voisins, ses coutumes et sa langue, étudier son mode de vie. Il veut le voir de ses propres yeux et le vivre dans sa chair. Il souhaite accumuler des expériences pour, plus tard, rendre compte du vécu.

Un projet qui, à première vue, nous semble absolument évident devient pourtant révolutionnaire, « mondoclaste » (permettez-moi ce néologisme), puisqu’il révèle une faiblesse – à des degrés divers – ou plutôt une caractéristique intrinsèque de toute culture : chacune d’elles a des difficultés à comprendre l’autre.

Par exemple, Malinowski, après être arrivé sur le territoire objet de ses études – les îles Trobriand (actuellement Kiriwina, en Papouasie-Nouvelle-Guinée) –, note que les Blancs qui y vivent depuis des années non seulement ne savent rien de la population locale et de sa culture, mais en ont aussi une idée fausse, pleine d’arrogance et de dédain.

Contrairement aux coutumes coloniales établies, Malinowski plante sa tente au centre d’un village et vit parmi la population locale. L’expérience n’aura rien d’une partie de plaisir. Dans son Journal au sens strict du mot, il évoque ses difficultés, parle de sa détresse, de son abattement, de ses états dépressifs fréquents.

Toute personne arrachée – volontairement ou non – à sa culture en paie le prix fort. C’est pourquoi il est si important de posséder une identité propre et définie, ainsi que la ferme conviction de la force, de la valeur et de la maturité de cette identité. Ainsi seulement l’homme peut affronter avec sérénité une autre culture. Dans le cas contraire, il aura tendance à s’enfermer dans sa cachette, à s’isoler, craintif du monde qui l’entoure. D’autant que l’Autre n’est que le reflet de sa propre image, comme lui-même l’est pour l’Autre – un reflet qui le démasque, le met à nu, choses que, en général, on préfère éviter.

Il est important de noter que, à l’époque où l’Europe natale de Malinowski était le théâtre de la première guerre mondiale, le jeune anthropologue se concentrait sur l’étude de la culture de l’échange. Il travaillait sur les contacts entre les habitants des îles Trobriand et leurs rites communs, recherches qu’il exposera dans son ouvrage Les argonautes du Pacifique occidental (1) (1922), et à partir desquelles il formulera sa thèse si essentielle et pourtant, malheureusement, si peu observée : « Pour pouvoir juger il faut être sur place. »

Malinowski avancera également une autre thèse, extrêmement osée pour l’époque : « Il n’existe pas de cultures supérieures ni inférieures, il n’y a que des cultures différentes qui, chacune à sa manière, satisfont les nécessités et les attentes de ceux qui les partagent. » Pour l’ethnologue, l’individu qui appartient à une autre ethnie ou à une autre culture est une personne dont le comportement – il en va de même pour chacun d’entre nous – recèle et inspire la dignité, le respect pour des valeurs établies, pour une tradition et des coutumes.

Malinowski élaborait ses travaux au moment de l’apparition de la société de masse. Aujourd’hui, nous vivons une époque de transition entre la société de masse et la société planétaire. Nombreux sont les facteurs qui favorisent ce passage : la révolution numérique, l’impressionnant développement des communications, les facilités insolites de transport, et aussi – en rapport avec tout cela – les transformations dans les mentalités des jeunes générations, dans le domaine de la culture au sens le plus large du terme.

En quoi tout cela peut-il changer notre attitude envers les personnes de culture(s) différente(s) ? Quelle influence cela aura-t-il dans ma relation avec l’Autre ? Répondre à ces questions se révèle indispensable, mais nous parlons d’un phénomène en cours, dans lequel nous sommes nous-mêmes immergés.

Levinas a posé la question de la relation Moi-l’Autre dans le cadre d’une seule civilisation historique et homogène sur le plan ethnique. Malinowski a étudié les tribus mélanésiennes à une époque où celles-ci gardaient encore, pour l’essentiel, leur état originel, à l’abri de la contamination ultérieure.

Cela est désormais rarissime. La culture devient chaque jour plus hybride, hétérogène, métissée. Récemment, à Dubaï, j’ai été témoin d’une scène révélatrice. Une jeune fille se promenait au bord de la mer. Musulmane, sans l’ombre d’un doute. Sa chevelure et toute sa tête étaient enveloppées d’un voile islamique noué de façon si puritaine et hermétique qu’on ne voyait même pas ses yeux. Mais, en même temps, elle portait un corsage et un jean très moulants…

De nos jours, il existe des écoles de pensée, dans des disciplines telles que la philosophie, l’anthropologie et la critique littéraire, qui prêtent une attention particulière à tous ces mécanismes d’« hybridation », de multiculturalisme et de mixités culturelles. Cela s’observe surtout dans ces régions où les frontières entre les Etats ont été aussi des frontières entre les cultures (comme celle entre les Etats-Unis et le Mexique), de même que dans des mégapoles comme São Paulo, Singapour ou New York, où règne un mélange de races et de cultures des plus bariolés.

Nous disons du monde actuel qu’il est multiethnique et multiculturel, non pas en raison d’une augmentation du nombre de communautés et de cultures, mais parce que celles-ci parlent d’une voix de plus en plus audible, indépendante et déterminée, exigeant la reconnaissance de leur juste valeur et une place autour de la table des nations.

La seconde moitié du XXe siècle représente un moment où les deux tiers de la population mondiale se sont affranchis du joug colonial et sont devenus des citoyens d’Etats indépendants. Peu à peu, ces personnes ont commencé à découvrir leur propre passé, leur culture, leur imaginaire, leurs mythes et leurs légendes, leurs racines et leur identité. Et une fois ces découvertes assumées, elles en tirent une légitime fierté.

Ces femmes et ces hommes jadis colonisés veulent désormais maîtriser leur destin ; et ils ne supportent plus d’être traités comme des objets, comme des figurants, comme les victimes passives d’une ancienne domination étrangère.

Habitée durant des siècles par une poignée d’hommes libres et par d’énormes masses d’êtres humains réduits à l’esclavage ou au servage, notre planète a vu se multiplier le nombre des nations souveraines qui ont acquis un sens de leur propre identité et de leur importance politique grandissante, à mesure que leur nombre augmentait. Ce phénomène s’est souvent heurté à d’immenses difficultés, à des conflits et à des tragédies, avec leur lot effroyable de victimes.

Tout cela ouvre la voie vers un monde si nouveau que les expériences accumulées au fil de l’histoire ne nous suffiront peut-être pas pour le comprendre et pour nous y repérer. Quoi qu’il en soit, nous pouvons le qualifier de « planète de la grande opportunité ». Mais à certaines conditions.

Dans ce monde à venir, nous tomberons à tout moment sur un nouvel Autre qui, peu à peu, émergera du chaos et de la confusion de notre contemporanéité. Nous devons tenter de le comprendre, et chercher à dialoguer avec lui. Cet Autre naît de la confluence des deux courants qui influent sur la culture du monde contemporain : le courant de la globalisation libérale, qui uniformise notre réalité, et son contraire, le courant qui préserve nos différences, notre originalité et notre « irréproductibilité ».

Mon expérience de coexistence durant de longues années avec d’Autres, très éloignés de nous – Blancs, Occidentaux, Européens –, m’a appris que la bonne disposition envers un autre être humain est l’unique façon de faire vibrer la corde de l’humanité commune.

Qui sera ce nouvel Autre ? Comment se passera notre rencontre ? Que nous dirons-nous ? Dans quelle langue ? Saurons-nous nous écouter ? Saurons-nous nous comprendre ? Saurons-nous, tous deux, suivre ce qui – d’après les paroles de Joseph Conrad – « parle de notre capacité de joie et d’admiration, et s’adresse au sentiment de mystère qui entoure nos vies, à notre sens de la bonté, de la beauté et de la douleur, au sentiment qui nous lie à toute la création ; et à la conviction subtile, mais inébranlable, de la solidarité qui unit la solitude de cœurs innombrables : à cette solidarité dans les rêves, dans le plaisir, dans la tristesse, dans les passions, dans les illusions, dans l’espoir et la peur, qui rapproche tout homme de son prochain et rassemble toute l’humanité, les morts et les vivants, puis les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés (2) » ?

Ryszard Kapuscinski, écrivain et journaliste polonais, auteur, entre autres, de : Le Négus (Flammarion, 1994), Le Shah (Flammarion, 1995), Imperium (Havas Poche, 1999) et Ebène (Plon, 2000).
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/KAPUSCINSKI/13089

      1. Traduit de l’anglais et présenté par André et Simone Devyver, préface de Sir James Frazer, Gallimard, Paris, 1963, 606 pages.
      2. Joseph Conrad, Le Nègre du « Narcisse » (1897), traduit de l’anglais par Robert D’Humières, Gallimard, Paris, 1935.